Je n'ai eu aucune difficulté à rencontrer des Mods. Les rues en sont pleines. "Mod" est la contraction de "modern". Un garçon qui se dit mod est un garçon à l'avant-garde de l'actualité, que ce soit sur le plan de l'habillement, de la musique ou des idées. Tout a commencé, pour le mouvement mod, il y a dix-huit mois sous l'influence des étudiants en beaux-arts. On a soudainement vu se promener dans les rues de Londres des garçons en blue-jeans, en chemise américaine, des filles en t-shirt, en robe plissée, portant chaussettes de couleurs vives et chaussures à talon plat. Ils et elles affichaient leur mépris pour le "Liverpool Sound" et la "pop music" en règle générale.

La ville de Richmond, à quelques miles de Londres, située sur la Tamise, fut le second point de départ du mouvement. Chaque week-end, des couples de mods qui avaient choisi comme moyen de


Chez les mods, on roule en scooter. Le grand chic consiste à l'équiper de nombreux klaxons et trompes, dont on ne se sert du reste que rarement.


locomotion le scooter et comme centre de ralliement une boite du nom de "Craw Daddy", venaient applaudir un nouveau groupe qu'ils avaient institué champion de la cause mod : les Rolling Stones. Ensuite ils prirent l'habitude de se rendre en masse sur les plages du sud, à Brighton, à Newhaven, à Ramsgate. Et c'est là que parfois ils se heurtèrent à ceux qu'ils considèrent comme les fantomes d'un temps révolu, les rockers.

Leur style d'habillement se modifia. Certains garçons adoptèrent les costumes stricts, croisés. Les filles plèbiscitèrent les pantalons ou les robes à dentelles. Contairement aux rockers, qui conservent un certain sens de la hiérarchie, les mods n'approuvaient que tacitement la différence instituée entre les "Faces" et les "Tickets", c'est-à-dire les Visages, donc les chefs et les simples suiveurs.

Epris d'individualisme, ils ne reconnaissent qu'à eux- memes le droit de se gouverner.

Avec le printemps, et suivant l'exemple d'Eric Clapton (un guitariste des Yardbirds) les gars portèrent les cheveux courts, tout comme les filles don't plus fortunées se rendaient chez le célèbre coiffeur londonien Vidal Sasoon. L'été de l'année dernière fut leur période de gloire et tous les journaux relatèrent ce nouveau phénomène social. Avec le retour de la mauvaise saison, un repli sur les clubs s'avéra nécessaire. Le quartier du West End, à Londres, devint le centre de rencontre.

Mais, de quelles couches de la société viennent les mods ? Le plus souvent de la petite bourgeoisie. Ce sont de jeunes étudiants, de petits employés. Les aborder est chose facile et leur conversation ne

manque pas d'intéret.

__ Nous passons le plus clair de nos loisirs à danser. Nos lieux de rendez-vous sont : "The Scene" et le "Flamingo". Nous dansons suivant notre inspiration ... Nous dépensons beaucoup d'argent pour nos habits, surtout dans les boutiques de Carnaby Street. (Christopher, 17 ans).

__ La Grande-Bretagne de nos parents ne veut plus rien dire. Nous tenons avant tout à notre liberté d'action et de pensée, et nous nous méfions de tout ce qui pourrait réduire cette liberté. Le sport, par exemple : c'est une activité agréable quand elle est voulue par l'individu, mais elle cache toujours, quand elle a un caractère collectif et obligatoire, le début d'un embrigadement des corps et des ames. (Chris, 17 ans).

__ Je ne connais personne de mes amis qui s'intéresse à la politique. La chose qui m'a le plus révoltée ces derniers mois, c'est Elvis Presley, numéro 1 avec "Crying in the chapel". (Cathy, 16 ans).

__ Je ne suis pas vraiment ce qu'on appelle un "matérialiste". J'apprécie le clair de lune, et j'aime le désintéressement. Je suis capable de donner de l'argent "pour rien" et éventuellement d'en recevoir. Mais je n'ai pas honte de dire que tous mes efforts tendent à en gagner, et le plus possible. (Tony, 17 ans).

__ Je n'ai pas à proprement parler de petit ami fixe. Je n'ai aucune honte à flirter avec un garçon qui me plait. Chaque samedi soir, je me rends à une "party" entre amis. Je préfère cela aux clubs. (Evelyn, 18 ans).

__ Il m'arrive de gouter du whisky ou de la vodka mélangée de jus de citron, mais le plus souvent je

consomme du pepsi. C'est plus économique. (Evelyn, 18 ans).


Une party chez les mods. La danse préférée est le jerk, qui demande beaucoup de mouvements des bras et permet à chacun d'improviser ses pas.


__ Comme mes copains quand je roule sur mon scooter, je porte un anorak au col doublé de fourrure. Aussitot arreté, je l'enlève ... Nous avons horreur de l'uniforme. (John, 16 ans et demi).

__ Ma religion ? Elle consiste simplement à ne porter aucun tort à aucun etre. C'est ce que vous appelez "humanisme" en français. Je reconnais à chacun la liberté de pensée et entends bien en jouir aussi. C'est pourquoi je me méfie de quiconque veut enseigner sa religion. (Peter, 18 ans).

Depuis quelques mois, une nouvelle évolution du style mod se dessine. Le scooter est devenu un luxe inutile, le rhythm and blues est entré dans les moeurs, les habits qu'ils portent ont de plus en plus une touche continentale, les bagarres avec les rockers appartiennent au passé. Ce qui constitue leur originalité, c'est le regard neuf qu'ils posent sur les problèmes de la vie. Etre Mod, c'est avant tout un état d'esprit.


Extrait de SLC, édition spéciale de juillet 1965